De 2001 à 2004, je suis retourné
régulièrement à Lisbonne pour
réaliser ce travail.
J’y ai rencontré des personnes non voyantes aux destins
divers (certaines étant aveugles de naissance et d’autres
ayant perdu la vue à des âges différents), je leur
ai proposé et leur ai permis de réaliser leur propre
autoportrait. Pour la première fois de leur vie, il leur
était demandé d’actionner une petite poire
reliée à un appareil photo, et de devenir à la
fois photographe et modèle, sujet et objet photographique. Je
voulais savoir comment un aveugle allait aborder la question de
l’autoportrait, comprendre ce que ça voulait dire et
impliquait de ne pas voir et de devoir donner une image de soi. Je leur
soumettais ainsi la même consigne : considérez cette
séance photo comme un moment de totale liberté, prenez
votre temps et exprimez ce dont vous avez envie (choix de la position
de votre corps, de l’expression de votre visage ou des sentiments
que vous voulez extérioriser). Le dispositif était
simple. Je leur indiquais par le son de ma voix l’emplacement de
la chambre photographique (Sinar 4x5), et chacun d’entre eux
réalisait à son rythme un seul et unique cliché.
Seuls le cadrage et la mise au point étaient
réglés par mes soins.
Cet acte photographique qui peut
être considéré comme paradoxal à certains
égards me fascinait particulièrement, et
m’interrogeait non seulement sur la condition de l’aveugle
(des aveugles) mais aussi sur la notion d’identité. Ou
plutôt sur la difficulté d’en esquisser une
définition, dans le cas de l’aveugle s’auto
photographiant : un aveugle a t-il une plus grande liberté dans
sa façon de poser, de s’exposer ou de se
révéler qu’un voyant ? Est-il aussi prisonnier
de codes, conventions et représentations sociales ? Les
questions du «être beau», du «bien
poser» ou du sourire obligé allaient-elles avoir un
sens pour ces non-voyants ? Existe-t-il des différences
significatives dans la manière de se représenter entre
aveugles de naissance et aveugles ayant déjà vu ?
Peut-on parler de regard dans le cas de l’aveugle ?
L’incapacité de se voir permet-elle de s’identifier,
de se reconnaître ? Qui décide de
l’identité en définitive, soi-même ou
l’autre ? Et la ressemblance dans tout ça ? … Parallèlement et à la suite à chaque
autoportrait je demandais à chacun des aveugles de me
décrire le plus finement possible qu’elle serait
l’image photographique qu’ils auraient souhaité
réaliser eux-mêmes s’ils avaient l’usage de la
vue. Chacun d’eux m’a donc décrit ce que j’ai
appelé son «Image-Désir».
Ces vingt photographies font parties d’une série de 60
autoportraits accompagnés de 60 textes illustrant les
« images-désirs » de ces aveugles.
Ce travail a été réalisé à
Lisbonne de 2001 à 2004 au sein de deux associations
d’aveugles :
-APEDV (Associação Promotora de Emprego aos deficientes Visuais).
-ACAPO (Associações de Cegos e Ambliopes de Portugal.
Quelques mots pour comprendre ma démarche photographique :
La thématique de mes travaux est axée sur la
problématique de la représentation de soi dans le
portrait d’identité photographique. Mes recherches
s’opèrent surtout sur la distance entre ce que
l’individu essaye de montrer de lui-même au travers de son
portrait et ce qu’il est fondamentalement, en tant que soi. Pour
cela, j’utilise la pratique de l’«autoportrait de
l’autre» dans laquelle je revendique la disparition
du photographe (effacement de soi au profit du retour de
l’autre), et fais le choix de l’absence de décor, de
la mise en scène et de l’anecdote. Habituellement, dans la
réalisation d’un portrait photographique, il n’y a
pas un regard unique mais deux regards qui s’éprouvent
réciproquement. Dans ma démarche je fais en sorte que le
portraituré puisse atteindre sa propre identité (ce qui
s’en rapproche) sans s’exposer à la médiation
du regard du photographe. Eviter la tension entre deux regards et deux
désirs (le désir d’œuvre du photographe et le
désir d’image et de représentation de soi du
modèle), permet d’échapper à des relations
de pouvoir entre le photographe et son modèle. Le photographe
imposant généralement sa souveraineté et sa
volonté de puissance par un geste souvent esthétisant et
le modèle portraituré se servant du photographe pour
accéder à une image narcissique de lui-même, quitte
à se faire ainsi le faussaire de sa propre vie.
L’ «autoportrait de l’autre» est un
dispositif qui amène le modèle à se trouver
(à se retrouver ?) dans la situation d’un face
à face avec lui-même. Mon vocabulaire photographique
aborde donc le portrait d’identité selon un modèle
psychologique qui essaye de capter les vérités
fondamentales et primordiales du sujet. A la question : en tirant
un portrait, qu’est ce que l’on tire du
modèle ? J’essaye de répondre : le soi
(au sens envisagé par Jüng), ou peut-être ce
qu’on désigne par
l’ « âme » du sujet
photographié. Pour cela je recense les situations humaines et
les moments de la vie qui évitent le socle culturel de la
représentation ou qui laissent transparaître ce qui
échappe à l’individu. Quels sont ces instants qui
accèdent à la conciliation du moi idéal et du moi
réel ? Quelles sont les occasions qu’a un
individu dans sa vie de constater qu’il ne peut éviter
d’être lui-même dans sa personne ? Dans quels
cas l’être humain ne fait-il plus semblant, ne peut plus se
mentir sur qui il est et à quel moment est-il suffisamment
mis a nu pour réaliser sa ressemblance avec
lui-même ? A quels moments l’individu est dans un
« hors de lui » ou dans un « retour de
lui ». Quand ces deux phénomènes
peuvent-ils coïncider ?
Les séries d’autoportraits admettent les mêmes dispositifs et conditions :
-Chaque personne ne réalise qu’un seul et unique
autoportrait. Dans ma démarche photographique, il n’y a
pas de bonnes ou de mauvaises photographies. Pas plus qu’il ne
peut y avoir de photographies ratées. Chaque autoportrait est
déterminant et valable en tant qu’expression,
aboutissement d’un moment intérieur singulier.
-L’effacement du photographe au profit du modèle
centré sur lui-même. Je ne réalise que quelques
réglages techniques (mise au point, cadrage et lumière),
puis laisse le modèle seul devant la chambre photographique. Le
reste lui appartient : liberté totale de temps et d’action
pour décider de son autoportrait.
-A chaque autoportrait est toujours associé le texte
du modèle évoquant ses mécanismes
intérieurs et répondant à la question fondamentale
qui à chaque fois leur est attribuée.
-Je cosigne avec chaque modèle/auteur
d’autoportrait la photographie (nous sommes à chaque fois
deux personnes auteurs d’une photographie) et revendique le droit
de chaque modèle photographié a bénéficier
de la moitié des revenus qui émaneraient de la vente
d’une photographie.
Georges Pacheco
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