Dans cette série j’ai demandé à
des individus de pleurer de façon authentique dans une situation
qui paradoxalement n’est pas spontanée et de
réaliser un autoportrait au moment le plus intense de leurs
pleurs. Autant pour la série d’autoportraits
d’aveugles je restais dans le studio pour signifier par ma voix
où se trouvait l’appareil photo, autant dans la
série des pleureurs je laissais chaque personne toute seule dans
la salle. Chaque personne restait ainsi seule le temps qu’il lui
fallait pour pleurer. Dans certains cas cela demandait à peine 3
minutes, d’autres fois cela pouvait durer jusqu’à 1
heure. Dés que je voyais le flash se déclencher, je
rentrais dans la salle pour faire revenir le sujet à la
réalité et faire la transition entre leur émotion
et le retour à un certain calme. Je leur demandais ensuite de me
décrire quelles avaient été les pensées,
souvenirs ou scénarios qu’ils ont été
chercher au fond d’eux-mêmes pour motiver ces pleurs et
j’enregistrais sur une cassette leurs paroles et leurs
émotions.
Cette série a été réalisée en
juillet et décembre 2006, dans les locaux du Centro
Português de Fotografia. Les modèles ont été
recherchés dans la rue ou par voie d’annonce dans le
Diario de Noticias.
Autant le travail sur les aveugles était
associé à une ville, Lisbonne où j’ai
vécu de 1997 à 2001, autant je voulais associer et
explorer cette recherche sur les mécanismes des pleurs à
Porto. Les racines de ce projet me semble venir de souvenirs
d’enfance : en effet, lorsque nous repartions pour la France
après le séjour estival annuel dans le village familial
de Figueiro (Paços de Ferrreira), nous avions une grande partie
de la famille (grands parents, oncles, tantes, cousins, cousines..) qui
venaient systématiquement faire leurs adieux en pleurant comme
si c’était la dernière fois que nous nous
voyons. C’était là pour moi, enfant, un
spectacle à la fois pathétique et émotionnel qui
dramatisait encore plus cette déchirure du départ vers la
France. Ce sens du tragique, de la démesure dans cette rupture
qu’est le départ a longtemps été la
nourriture de notre famille touchée par
l’émigration. Bien d’autres familles portugaises ont
vécu ces mêmes scènes. Elles font partie
d’une culture plus générale qui
célèbre et met en scène le pathos et la
souffrance, jusqu’à en faire quelque part une mythologie
fondatrice (je pense au Fado, aux scènes de pénitences
à Fatima…). Aussi je m’étais promis depuis
fort longtemps de questionner ce comportement et de m’interroger
sur les raisons et mécanismes qui sous-tendent l’acte de
pleurer. La photographie qui est mon outil, mon média de
questionnement, permet peut-être d’explorer ce
phénomène émotionnel que sont les pleurs. Pourquoi
pas d’en entrevoir les enjeux ou raisons inconscientes
sous-jacentes.
Quelques mots pour
comprendre ma démarche photographique :
La thématique de mes travaux est
axée sur la
problématique de la représentation de soi dans le
portrait d’identité photographique. Mes recherches
s’opèrent surtout sur la distance entre ce que
l’individu essaye de montrer de lui-même au travers
de son
portrait et ce qu’il est fondamentalement, en tant que soi.
Pour
cela, j’utilise la pratique de
l’«autoportrait de
l’autre» dans laquelle je revendique la
disparition
du photographe (effacement de soi au profit du retour de
l’autre), et fais le choix de l’absence de
décor, de
la mise en scène et de l’anecdote. Habituellement,
dans la
réalisation d’un portrait photographique, il
n’y a
pas un regard unique mais deux regards qui
s’éprouvent
réciproquement. Dans ma démarche je fais en sorte
que le
portraituré puisse atteindre sa propre identité
(ce qui
s’en rapproche) sans s’exposer à la
médiation
du regard du photographe. Eviter la tension entre deux regards et deux
désirs (le désir d’œuvre du
photographe et le
désir d’image et de représentation de
soi du
modèle), permet d’échapper à
des relations
de pouvoir entre le photographe et son modèle. Le
photographe
imposant généralement sa souveraineté
et sa
volonté de puissance par un geste souvent
esthétisant et
le modèle portraituré se servant du photographe
pour
accéder à une image narcissique de
lui-même, quitte
à se faire ainsi le faussaire de sa propre vie.
L’ «autoportrait de
l’autre» est un
dispositif qui amène le modèle à se
trouver
(à se retrouver ?) dans la situation d’un
face
à face avec lui-même. Mon vocabulaire
photographique
aborde donc le portrait d’identité selon un
modèle
psychologique qui essaye de capter les vérités
fondamentales et primordiales du sujet. A la question : en
tirant
un portrait, qu’est ce que l’on tire du
modèle ? J’essaye de
répondre : le soi
(au sens envisagé par Jüng), ou peut-être
ce
qu’on désigne par
l’ « âme »
du sujet
photographié. Pour cela je recense les situations humaines
et
les moments de la vie qui évitent le socle culturel de la
représentation ou qui laissent transparaître ce
qui
échappe à l’individu. Quels sont ces
instants qui
accèdent à la conciliation du moi
idéal et du moi
réel ? Quelles sont les occasions
qu’a un
individu dans sa vie de constater qu’il ne peut
éviter
d’être lui-même dans sa
personne ? Dans quels
cas l’être humain ne fait-il plus semblant, ne peut
plus se
mentir sur qui il est et à quel moment est-il
suffisamment
mis a nu pour réaliser sa ressemblance avec
lui-même ? A quels moments l’individu est
dans un
« hors de lui » ou dans un
« retour de
lui ». Quand ces deux
phénomènes
peuvent-ils coïncider ?
Les séries d’autoportraits
admettent les mêmes dispositifs et conditions :
-Chaque personne ne réalise qu’un
seul et unique
autoportrait. Dans ma démarche photographique, il
n’y a
pas de bonnes ou de mauvaises photographies. Pas plus qu’il
ne
peut y avoir de photographies ratées. Chaque autoportrait
est
déterminant et valable en tant qu’expression,
aboutissement d’un moment intérieur singulier.
-L’effacement du photographe au profit du
modèle
centré sur lui-même. Je ne réalise que
quelques
réglages techniques (mise au point, cadrage et
lumière),
puis laisse le modèle seul devant la chambre photographique.
Le
reste lui appartient : liberté totale de temps et
d’action
pour décider de son autoportrait.
-A chaque autoportrait est toujours associé
le texte
du modèle évoquant ses mécanismes
intérieurs et répondant à la question
fondamentale
qui à chaque fois leur est attribuée.
-Je cosigne avec chaque modèle/auteur
d’autoportrait la photographie (nous sommes à
chaque fois
deux personnes auteurs d’une photographie) et revendique le
droit
de chaque modèle photographié a
bénéficier
de la moitié des revenus qui émaneraient de la
vente
d’une photographie.
Georges Pacheco
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