le culte des saints

«Grève de la religion». Sur un panneau accroché à la porte d’entrée de l’église de Paço de Arco, aux alentours de Lisbonne, figurent ces quelques mots accompagnés de brèves explications : « Nous fermons notre église pour défendre notre religion ». Le curé de la paroisse vient d’être expulsé par les villageois car il voulait interdire une procession traditionnelle organisée sans son autorisation. Ce fait divers, qui date de 1974, n’a rien d’exceptionnel au Portugal et il n’est pas rare de trouver trace de telles anecdotes aujourd’hui dans les colonnes des journaux locaux. Il est vrai qu’ici la religion « orthodoxe » est souvent malmenée et même concurrencée par de nombreux rites populaires d’inspiration profane. Et que ceux qui boudent ou contestent le culte officiel n’ont pas attendu l’accord du droit de grève aux travailleurs pour manifester leur mécontentement. C’est ainsi, par exemple, qu’un prêtre est parti en fanfare – le mot n’est pas trop fort puisqu’il était réveillé systématiquement chaque nuit par une parade de tambours autour du presbytère – pour avoir voulu transférer le siège de sa paroisse dans un bourg plus riche. Parfois, l’église reste ouverte pendant le conflit et passe alors sous le contrôle des fidèles. En l’absence d’officiant, les contestataires continuent de célébrer certains rites et d’en abolir d’autres : les enterrements sont présidés par un des hommes de la communauté qui aura la tâche de prononcer les oraisons funèbres, tandis que les mariages sont ajournés. Une sorte d’autogestion de la vie religieuse du village se met ainsi en place et les paroissiens s’organisent dans le respect de la tradition. Ou presque…..car il arrive qu’un poste de télévision soit placé sur l’autel pour permettre à l’assemblée pieuse de suivre la retransmission de la messe dominicale !
«Les curés ne servent à rien » ou « ce sont les prêtres qui en finissent avec la religion» : ici l’on ne s’interdit pas d’agonir la hiérarchie catholique pour mieux clamer la défense de « sa propre religion ». Heureusement, au-delà des inévitables conflits et ruptures, une entente tacite permet de maintenir certaines pratiques, les prêtres n’hésitant pas à fermer les yeux sur celles-ci ou à feindre d’en ignorer le véritable enjeu.  Ainsi, à São Bartolomeu do Mar (Esposende), dans la région du Minho, le curé célèbre t-il ce dimanche 24 août la messe annuelle en l’honneur du saint qui a donné nom à la paroisse, un saint invoqué en cette occasion en faveur des personnes tourmentées, angoissées et, surtout, des enfants faibles, rachitiques ou bègues. Une cérémonie qui n’aurait rien d’exceptionnel si São Bartolomeu, l’un des rares saints masculins portugais, n’avait, de longue date, pactisé avec le diable, le libérant ce jour-là afin qu’il imprègne les eaux de la mer. Les bains saints peuvent alors débuter : les fidèles se mouillent les pieds, puis se délectent d’une poule noire, mets tabou le reste de l’année, apprécié du diable comme autant d’autres éléments symbolisés par cette couleur. Les paroissiens prennent ensuite le chemin de l’église et circulent autour de l’édifice, tenant dans leurs bras le sombre gallinacé, cette fois vivant. Une offrande pour le saint ou, qui sait pour son allier démoniaque dont un proverbe local dit qu’il n’est pas aussi laid qu’on le prétend.
L’été est la période la plus riche en manifestations rituelles. C’est le milieu de l’année agraire et les villageois partagent leur temps entre le travail de la terre et les fêtes en l’honneur des saints. Ces fêtes, très répandues dans le nord du Portugal, sont appelées « romarias ». Elles sont à la fois pèlerinage et fête folklorique, et l’occasion d’un joyeux rassemblement. A São Torcato, près de Guimarães, des milliers de romeiros (les pèlerins) traversent à pied ou en autocars les montagnes escarpées de la région, convergeant vers le sanctuaire où est exposé le corps du saint. En ce dimanche, de nombreuse familles sont venues, parfois de contrées éloignées, le sac rempli de nourriture (poule au riz), de vin en grande quantité, et l’accordéon en bandoulière. Toutes les conditions sont ainsi réunies, si l’on y ajoute la bonne humeur de l’assistance, pour que la romaria soit réussie. Une occasion rare, en tous cas, pour les paysans de faire du tourisme, de visiter des églises et de se retrouver en famille ou entre a    mis. Occasion aussi d’accomplir un vœu et de payer sa promesse au saint.
Cérémonies religieuses, marches de pénitence, processions se mêlent aux chants profanes, aux danses folkloriques, au milieu de scènes d’ivresse et d’orgies alimentaires. Près du sanctuaire commencent le déambulations des pèlerins : une femme porte son enfant sur épaules, s’agenouille et s’avance, tenant la main de son mari et serrant le rosaire de l’autre main. Au coin de l’église, elle dépasse une personne âgée, vêtue de noir, qui s’arrête de progresser à quatre pattes pour remettre en place ses fines genouillères. D’autres femmes préfèrent le contact des genoux avec le ciment ou adoptent une position rampante en ne s’aidant que de leurs mains pour se mouvoir. Toute la journée n’est que succession de scènes semblables, au cours desquelles les femmes, tout particulièrement, paient le vœu exaucé en réduisant la moitié de leur corps à un simple objet de pénitence et de souffrance. Des comportements plus profanes sont ainsi permis au cours de ces romarias, celles-ci ayant pour effet de réduire les tabous et de faire fi, durant une journée ou deux, de la morale. Certains rites en rapport avec l’allaitement ou la procréation, fortement marqués par l’érotisme, rappellent que les rites religieux se confondaient jadis avec les orgies sexuelles. Sur le territoire du saint, profane et sacré ne cessent ainsi de se côtoyer, le bruit couvrant le silence de la méditation, les beuveries alternant avec les actes de contrition, les injures dominant les prières.
Ces cultes constituent avec le culte marial et celui des saints les principaux piliers de cette religion populaire, de tradition orale et collective, religion qui s’oppose souvent à celle du clergé et des lettrés, davantage fondé sur le culte du Christ et de Dieu le père. Opposition qui ne se manifeste pas uniquement lors des grèves de la religion, mais aussi sur la pratique de la canonisation des saints. A Areigada, près de Paços de Ferreira, il est possible de voir le corps de Santa Ludivina , une sainte canonisée par le peuple que le gardien de la chapelle n’hésite pas à exhiber, en ouvrant le cercueil de verre, afin d’en démontrer le parfait état de conservation. L’employé propose alors de toucher la tête du cadavre habillé d’une grande robe blanche, pour que l’on puisse en constater la température élevée (faut-il encore préciser qu’en plein été portugais la chapelle est, elle aussi, soumise à une chaleur torride…). Pour d’autres visiteurs, venus de très loin déposer des ex-voto, le gardien extrait le cadavre de son cercueil et le pose debout, à côté des visiteurs, afin que ceux-ci soient photographiés en compagnie de la sainte.
Sur la tombe de Santo Antonio de Beire, on peut lire la formule suivante : né le 9/04/1813, mort le 19/04/1907, réapparu le 13/06/1972. Ainsi, ayant résisté aux épreuves de la terre, ce cadavre et celui de Santa Ludivina sont élevés au statut de saints et suscitent plus d’intérêt que les saints patrons. Des cadavres que « la terre a refusé de manger », identifiés grâce aux registres civiles. Ces corps d’aspect momifié sont presque toujours ceux de femmes et en tous cas de personnes ayant été victimes de souffrances ou d’injustices sociales au cours de leur vie. D’après le sociologue de la religion Moisès Esperito Santo, l’omniprésence des symboles féminins dans les rites populaires serait liée au pouvoir dont jouit la mère dans la société portugaise, pouvoir qui ne pourrait s’exprimer dans la religion officielle reposant sur des valeurs patriarcales.
Rien d’étonnant donc à ce que les cadavres des saintes tiennent encore debout à deux pas de leur cercueil et que les prêtres puissent être contesté avec virulence. Les hommes, ici, n’ont pas forcément droit à la parole, fût-elle celle de Dieu.
Georges Pacheco

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